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Ils ont tout vendu, même notre âme » ! Abdelaziz, un jeune étudiant, hausse les épaules en montrant les hôtels, les énormes maisons ressemblant à de petits palais et les boîtes de nuit, poussant le long de l?avenue Mohammed-VI. Ici, Marrakech n?en finit plus de s?étaler vers le mur de l?Atlas que l?on devine dans la brume. À l?opposé, la flèche de la Koutoubia rappelle que la vraie ville d?antan est làbas, avec ses souks et sa célèbre place Jemaa el-Fna avec ses charmeurs de serpents et ses restaurants en plein air.

La carte postale a explosé, victime de la mode et du développement touristico-immobilier. Marrakech joue les pieuvres et étouffe dans ses tentacules une population autochtone ne pouvant plus suivre le rythme imposé par les nouveaux habitants.
« Les plus pauvres n?ont pas d?autre choix que de partir vers des villes nouvelles permettant de les retirer du paysage, souffle Abdelaziz. Les autres résistent en survivant dans des tanières innommables pour essayer de profiter du boom économique. Mais la vie est trop chère, les prix n?arrêtent pas de flamber et il devient impossible de faire face, si l?on n?est pas un étranger ou un riche Marocain. »

Fantasmes de la jet-set. Abdelaziz nous présente Ali. Il y a cinq ans, il est arrivé de Zagora, pour essayer de gagner un peu d?argent et faire mieux vivre sa femme et ses deux enfants restés là-bas. Il travaille dans le bâtiment comme simple ouvrier, gagne l?équivalent de 250 euros par mois et doit en débourser 70 pour une chambre minuscule dans la médina. « J?ai de la chance, sourit-il, j?arrive à me faire la cuisine. Alors, je peux ramener quelques dirhams dans ma famille que je retrouve deux fois par an; mais c?est très difficile, ce développement n?est pas pour nous.» Qu?importe, la machine est lancée à fond et rien ne l?arrête. Les chantiers se comptent par centaines ici comme à Agadir, Essaouira, Fès ou Tanger, qui est en passe de redevenir la ville de tous les fantasmes de la jet-set. Les journaux débordent de publicités pour des villas ou appartements de rêve donnant sur mer, golf, désert ou palmeraie. « Le marché français s?est un peu tassé comme toujours pendant l?élection présidentielle, mais les Marocains et les gens des Émirats, ou des Irakiens, ont largement compensé. Maintenant, tout a repris côté français, explique Vincent Benvenutti, patron de l?agence immobilière Jemaa el-Fna. J?ai 500 visites par jour sur mon site (1). »
Depuis son installation en 2000, Vincent a vu le prix des riads se multiplier par 4 et celui des partements par 2,5. « Pour un riad de 5 à 6 chambres en état, il faut compter aujourd?hui entre 350 000 et 400 000 euros; pour un T3 dans une résidence neuve autour de 130 000 euros. Le plus fou reste le prix des terrains constructibles. Sur la route de l?Ourika, un des sites les plus prisés dans les environs de Marrakech, le coût du produit a été multiplié par 40 ! Oui, pour un terrain
correct vendu 10 000 euros en 2000, il faut débourser aujourd?hui 400 000 euros ! »

Affairisme, corruption... Seuls des étrangers, ou de très riches familles marocaines de Casablanca, Rabat ou Fès, peuvent suivre la surenchère. Les autres regardent et commencent à écouter de plus en plus les voix des islamistes dénonçant l?affairisme, la corruption et la prostitution... Dans les rues de Marrakech, on rencontre ces jours-ci des groupes de jeunes vêtus de blanc, avec une lampe à
huile (symbole de la loi) dessinée sur la poitrine. Ce sont les militants du PJD, le parti islamiste officiel, qui distribuent leurs tracts en slalomant au milieu des touristes. « On ne peut pas nier la montée de l?islamisme, mais au Maroc, ce sont des modérés », tempère Laurent Hourticq, un Béarnais qui a lancé la société Maroc Quad et tenu le restaurant Les Cépages à Marrakech, avant de se replier sur la vente de produits du Sud-Ouest, foies gras, magrets etc. « Cela dit, j?ai vendu mes deux premières affaires et j?attends de voir comment la situation évoluera après les élections pour décider à quelle hauteur je réinvestis ici. Je me sens bien au Maroc et je suis confiant, il n?y a pas plus de risque terroriste qu?ailleurs. Mais il faut être réaliste, si l?attentat de 2003 à Casablanca avait eu lieu à Marrakech, je pense que l?impact aurait été tout autre. Malheureusement, si ceux qui voient d?un mauvais oeil le Maroc s?occidentaliser veulent vraiment frapper, ils le feront ici. Le risque existe. »
Comme au Liban ?
Jo Ben Lolo, propriétaire du restaurant Le Karmech, point de rassemblement des Bordelais et des Toulousains à Marrakech, relativise. « Même si le PJD emportait tous les sièges, le roi resterait le seul patron. Il est difficie d?imaginer que tout peut basculer un jour, avoue-t-il. Bien sûr, la pression monte un peu. Par exemple, je suis juif et quand  j?étais gamin, j?allais à la synagogue sans me soucier de rien. Aujourd?hui, il y a des flics et des militaires tout autour et une ambulance garée derrière. La tension est plus palpable qu?il y a quelques années, mais, quand on connaît le nombre des policiers à Marrakech, on se sent quand mêmeen sécurité. »
Le Maroc est-il fragilisé par ce développement économique laissant une majorité de gens au bord du chemin ? André Gimet, un ancien homme d?affaires toulousain qui a bourlingué en Afrique et au Moyen-Orient, avant de s?installer à Marrakech il y a dix ans, n?est pas loin de le penser. « Quand on fait briller trop d?argent devant des gens qui n?en ont pas du tout, tôt ou tard, il y a un retour de bâton et jamais on n?a vu un pays musulman se fondre dans un système occidental. La situation d?aujourd?hui me rappellece que j?ai connu au Liban », témoigne- t-il.

Vincent Benvenutti balaie l?argument d?un revers de manche. « Nous sommes dans un pays très protégé où le roi a tout fait pour éradiquer le terrorisme et où le peuple marocain lui-même n?en veut pas. » Abdelaziz sourit quand on lui ait part de cette discussion. « Le résultat des élections ne voudra rien dire, tout doit être cadré à l?avance par le pouvoir, mais nous verrons dans le futur. Inch?Allah », souffle-t -il, fataliste.

1- immobilier-pro-maroc.com